Dry-Tooling, Contest(s) et D13(s)



 On nous l'avait annoncé, l'hiver 2014 serait le plus rigoureux, un truc de dingue, du jamais vu depuis 100 ans ! Bilan, même la glace dans le réfrigérateur a du mal à prendre...du coup, la saison dry dure plus que prévue. Rab Airline me dépose aux US, si l'excuse principale est le Festival de Ouray, j'ai en tête les voies récemment ouvertes par Mister Will Mayo à l'Amphithéatre de Vail. La magie de Facebook fait que je me trouve à caler 7 jours avec quelqu'un que je n'ai jamais vu ! Rapidement, je ne regrette pas ma décision, le personnage est sympa, modeste et sacrément fort, ça promet pour les jours à venir. D'entré, il m'offre un magnifique cadeau : un tour en avion biplace au-dessus du Colorado, magique ! On arrive à Ouray suffisamment tôt pour faire les grimpeurs de base (cad filer direct à la falaise) mais finalement là-bas, c'est dans le canyon que tu rencontres le plus de monde.

 3 petits runs suffisent à rappeler le décalage horaire. Contrairement à mon (merveilleux) quotidien le retour à l'appart' est hyper calme et pour cause je suis tout seul !!!! Une piscine naturelle dans une eau de source à 40°, en plein air, au milieu de la neige  remplace les rires de mes enfants mais bon il faut savoir s'adapter et voyager demande parfois de lourds sacrifices ! Grimpe, bains et délicieux restos occuperont les jours précédents la compet'. La veille, je me rends compte que je suis loin d'étre dans le même état d'esprit qu'un an auparavant. En 2013, j'avais parfaitement réglé ma préparation et mon mental était inébranlable. Ce coup-ci s'est l'empire du doute... Je n'ai pas touché les piolets depuis 1 mois, préférant fait du pan avec mon fiston pendant mes temps libres. Mon arrivé tardive et ce fucking jet-lag m’empêche de récupérer comme je le voudrais. Comble de malchance, l'ouvreur nous a pendu 3 troncs consécutifs dans la voie. Avec mon horreur du Yaniro, je ne vois absolument pas comment grimper cette voie, je passe une nuit de merde à chercher des méthodes...en vain. Au matin, je suis convaincu que seule une méthode digne d'un décérébré de compétiteur peut fonctionner. Compet is compet, je vais jouer à arme égale avec les autres. Enfin sûr de la manière,  je dois me booster moralement pour aller chercher le pinata qui marque le sommet de la voie. La journée sera longue car je passe en dernière position, c'est parfait j'ai besoin de temps pour me formater le moral du mec qui lâchera rien. Premièrement, j'ai toujours en tête ma dernière vrai séance de dry (vrai dry = dry à l'Usine) malgré le gros mois qui m'en sépare, j'ai garder ces bonnes sensations en tête. Deuxièmement, les 3 dernières journées m'ont conforter dans ma technique car de toute les voies que j'ai grimper ces derniers jours, j'ai toujours su trouver la méthode qui me convenait, aucun zip, aucune chute. Ça, c'est un très bon point !
Le check physique est bon mais le moral ? J'ai la chance d'avoir une femme qui ne me pourri pas la vie quand je suis loin. Tout semble rouler pendant mes absences, je sais que ce n'est pas vrai mais jamais elle ne se plaint. Dans ce genre de situation ou pire, en montagne, elle ne me déstabilise jamais, elle garde toujours sa voix positive. Heureux égoïste sur son nuage, je profite pleinement du moment ! Malgré tout, je me demande de plus en plus ce que je fous là à 43 ans ! Quel est ce sentiment à la con qui me pousse à faire tout ça ? Rien de pire qu'une compet ! En montagne, on trouve toujours une excuse pour buter mais là, on est tous égaux. Si un le fait, l'autre peut le faire. Dans ce contexte, pas d’esbroufe , je déteste ça les types qui un jour on eu une reconnaissance, une médaille et s'endorment paisiblement dessus, ne se réveillant que pour mieux la faire reluire. La compet me motive pour m’entraîner plus encore, et derrière ça mes projets d'alpiniste restent possibles.  Gagner c'est bien mais concrétiser ses rêves d'alpiniste est autrement plus transcendant.Je sais que cette course devra s’arrêter un jour mais jusque là j'emmagasine un maximum d' "expériences" où je cherche à donner le meilleur de ce que j'ai. Au plus, je remplie la cuve au plus je pourrais enrichir mes enfants des ces acquis impalpables.
Bon ok, j'avoue je ne me suis pas dis tout ça mais finalement je ne me sens pas trop mal pour aborder cette belle journée. Deux p'tites couennes de dry avec mes potes Mayo et Dorigatti suivi d'un peu de glace avec Mathieu Maynadier, ça c'est un warm-up que j'aime.

Mister Mayo
Mauro Dorigatti
 Je me pointe en isolement 2 heures avant mon passage car j'ai encore un détail à régler : la maîtrise du yaniro. Pour cela j'ai la meilleure prof, Stef Maureau, une 15aine de monté sous une rampe d'escalier et le geste est à peu prés compris.
Miss Maureau
A partir de là, je suis à fond pour tout faire péter. Au pied de la voie, ultimes gestes d'attache : les piolets fixés l'un sur l'autre et l'encordement par nœud de bouline avec double nœuds d’arrêt à l'opposé du bouline tressé que je fais pour travailler une voie. C'est l'encordement que je fais quand je pars gagnant, je le réalise instinctivement sans calcul. Un dernier regard au Pinata et c'est parti. La première partie de voie en rocher est sans surprise, les mouvements s’enchaînent mais ils faut les assurer, revérifier chaque ancrage avant de tracter.



 Un court passage en glace et c'est le mur artificiel. La première prise est en plastique mou, l'ouvreur a dit qu'un crochetage suffisait. Je gratte, pas convaincu j'arme mon bras et plante ma lame à travers. Une sorte de rectangle en polystyrène permet de renfoncer joyeusement mes lames. Passant après une vingtaine de compétiteurs je crains particulièrement cette section car la matière est bien endommagée. Je choisi de ne pas traîner sur ce point de repos et d'entrer direct dans le vif.



Premier tronc, un gros trou a été percé pour nous éviter la frappe. Merci le route setter. Les automatismes de la rampe d'escalier reviennent et le deuxième tronc facilement atteint. De là, je peux mieux estimer la distance jusqu'au suivant. Dans ma visualisation, c'est la section dure. Mais pendu comme un jambon en plein vide, le mouvement parait plus simple. Petit salut au public, puis j'envoie le fermage de bras. Merde raté le tronc, puis re-raté, je sais que ces instants sont décisifs, tout est possibles et le pire est vite arrivé . Je réancre un peu plus haut, je souffle, je me pourris un peu et.... c'est bon.


 De là, je suis persuadé que c'est facile. Un autre rectangle de polystyrène nettement moins abîmé que le premier me permet de refaire un point stratégique. Pas vraiment une tactique Napoléonienne, puisque mon idée est de foncer sans m’arrêter. 4 mouvements et c'est le sommet. Encore une maudite prise en plastique, je frappe mais pas assez à mon gout, retirer la lame est toujours fatiguant à ce stade, dévers et fatigue rendant l'opération plus délicate. Je retape mais à coté, quel âne ! Re-désancrage, refrappe, c'est la bonne!

Placement de pied, fermeture de bras et c'est reparti. Sauf que le potentiel est en zone orange foncée. ma frappe suivante est précise mais minimale, pas plus de 4mm. Impossible d'aller vite dans le mouvement suivant, je dois changer de main sur le piolet, tracter puis exercer un pendule vers la gauche pour aller à la dernière prise. Beaucoup trop de temps pour qu'un si petit ancrage résiste, je prends le pari de risquer la victoire plutôt que d'assurer le podium. Ces quelques secondes semblent une éternité et mes yeux restent rivés sur la pointe de lame. Je ne la lâcherais du regard qu'au moment d'ajuster mon dernier moov'. Un peu précipité, je place mal la lame, 2 secondes de plus pour trouver et assurer le placement, je valide et balance tout mon énergie en direction du Pinata.

 Touché, trop bon, je savoure mon vol, c'est fait. Finalement, nous serons 3 trois à faire le top, cette année le chrono joue en ma faveur. 20 secondes d'avance sur 12 minutes de grimpe !!!!!


Mon objectif n°1, sortir la voie, est validé, je peux me concentrer sur le second : cocher un des D13 de mon ami Mayo. Actuellement, le 13 est la limite de ce que l'on fait en "French Style", le challenge est donc bien réel. Le bougre en a équipé et enchaîné 3 mais dans le style "sans style".
Rouge: Stratofortress (M13+ endurance), Bleu: The Lightning (M13+ power), Jaune: Superfortress (M13)
Will Mayo, Superfortress, D13



Tentative dans Stratofortress- 13+








Petit échauf dans une voie pour voir un peu le rocher et je me lance. Les 20 premiers mètres verticaux avec de petits toits finiront de me chauffer. Un gros toit marque le début du match. Cette partie de voie date un peu et les prises usées sont faciles à repérer. 3 moov et c'est avalé. La suite se déroule en traversé sur le rebord d'un toit sur petites prises naturelle. L’avantage est que les prises sont plus facilement repérables, l'inconvénient c'est qu'il faut rester gainer constamment pour ne pas risquer d'éjecter la lame dans un élan mal maîtrisé. 20 minutes d'effort, 2 coups de chance et une indic' plus loin, j'ai rejoint la glace. La  coche est proche et.... la coche est faite.
The Fang 


 Tout s'est déroulé au mieux, je peux savourer ces petits moments où tout à fonctionner dans le bon sens. Une semaine après, je me retrouve au contest de l'ICE, profitant de la défaillance des 2 favoris, Octave Garbolino et Gaetan Raymond, je truste la 1ére place.
ICE 2014, finale du contest
(c) Gaetan Raymond

 Profitant du bénéfice de cet entrainement imprévu, j’enchaîne un de mes vieux projets situé en Italie dans le Val Savaranch : "Lacrime del Supereroi", probablement un 13. Celui-ci à la particularité se suivre intégralement une arche, monté dans une voie, désescalade dans une autre. Départ et arrivé au sol !

"Lacrime del Supereroi" D13, Val Savaranch, Italie
(c) Morgan Baduel




Encore 2 moov' et c'est la croix !!!!

Pour ces deux voies, ce n'était jamais la prestigieuse "first ascent" mais juste l’enchaînement suivant mes propres règles. Rester crédible à ses propres yeux, c'est tout.

Repentance Super, Cogne, Italie
(c) Griffith





Secteur Bnb, Lillaz, Italie
(c) Griffith






Une vrai vie de chien qu'être le chien d'un glaciériste !