Voie Bonington/Tejada-Flores, Face Ouest de l'Aiguille du Plan, 700m, M7. Première ascension en libre / Première répétition (?)

Obsédante, c'est surement la caractéristique qui colle le mieux à cette voie. La première fois que je l'ai observé, c'est en sortant au sommet de l'aiguille du Peigne. A peine rassasié de l'ouverture de "Full Love", Julien Désécure, sorte de Huggy les bons tuyaux de la montagne, me faisait remarquer le dièdre suspendu qui nous faisait face. Pressé par la nuit qui allait nous rattraper, j'enregistrais l'info dans mon deuxième neurone, le premier étant occupé à chercher le bouton ON de la frontale. Il est vrai que cette partie de la face prend toute sa dimension à la mi-journée quand le soleil projette l'ombre du dièdre en plein milieu du raide bastion sommital.



En fait non pas 8...6
  Un bon vieux "Guide Vallot" détaille l'ascension : Le grand dièdre terminal présente de très grosses difficultés. Il est peu ensoleillé et les premiers ascensionnistes l'ont trouvé complètement verglacé. Le topo évoque aussi nombres de passages athlétiques, pénibles, d'A3 et de protection sur micro-pitons. Forcément, cette ligne s'inscrit en bonne place sur ma to-do-list, reste à trouver le moment. Le plan idéal consisterait à bivouaquer au plan de l'aiguille pour :
    - Arriver au pied du bastion avant le soleil. (principe de sécurité)
    - pouvoir faire la traversée Plan-Midi dans les temps pour choper la dernière benne. (principe de paternité)
Comme d'hab, c'est le principal qui prime soit le principe de paternité. On adaptera le principe de sécurité en comptant sur de bonnes conditions de gel pour avancer rapidement et pouvoir ainsi quitter le couloir avant que le soleil engage le bombardement dû au dégel . L'intransigeable, le principe de paternité, devra être respecter : une nuit dehors, no more !
La météo et le planning commun décident que nous devront partir à la benne. Va falloir s'adapter...Montée au plus vite à la rimaye, pour gagner du temps, j'ai déjà le rack de matos prêt au Plan de l'Aiguille, mon matos individuel rangé dans un sac à commission ! Plus léger, j'arrive le premier au pied des difficultés. Un peu de répit, Korra arrive encordé, la corde en anneaux autour du buste. Rapidement je fais mon noeud et attaque pendant qu'il délove les 60 mètres. Le warm-up met dans le bain, du M4 raide. La suite, en glace/neige, semble délicate. Je relaie, récupère du matos et repars. De la bonne glace, puis de la neige verticale sans consistance, heureusement c'est court et ça protège bien. Un petit réta en glace fine et la difficulté tombe.
Le ressaut du bas


 Re-relais et on repars à corde tendu pour quelques centaines de mètres.

Le joli passage en goulotte

à pied d'oeuvre
 Une belle goulotte sur environ 80 m,  une traversé facile et nous  z'y voilà ! La course contre le soleil est gagnée, la montagne a été sympa en nous offrant des conditions optimales. Désormais la balle est dans notre camp, à nous d'étre à la hauteur des problèmes grimpistiques à résoudre. Korra attaque, tranquille et efficace comme d'hab !

L2 du bastion
 Dans cette perspective de terrain court, on partage le plaisir en alternant le leadership. A mon tour, la nature m'offre plusieurs possibilité, sans topo dictant le moindre de mes mouvements, à moi de faire le bon choix ou tout au moins d'éviter les grosses erreurs ! La suite sera, au niveau de l'itinéraire, plus simple : suivez le dièdre, point barre. Ça se redresse, Korra fait encore du beau mixte.

L3

Quand vient mon tour de jouer, le granit prend une teinte grise, rarement synonyme de bon caillou. Légèrement, je progresse en gardant en tête que mon pote est pile sous mes pieds. La fissure s'élargit, encore 2 options : extérieure ou intérieur ??? A ce stade là, les deux se valent mais j'avoue que la notion de sécurité qu'offre l'intérieur de la faille m'attire. Une ptite dizaine de mètres et ça se bouche, mais rejoindre l'extérieur semble encore compatible avec la largeur de mes épaules, rapidement mon casque se coince, je l'abandonne au dernier coinceur. En raclant un peu les bords, je retrouve l'extérieur et rapidement un bon emplacement de relais.


L4 / M6



 Dans ce genre de configuration, il faut savoir s'adapter au terrain. Monter tête baissée en bout de corde en ignorant l'environnement conduirait à une impasse, il faut se garder une réserve de matériel suffisante pour construire un relais fiable (= longueur très courte) ou alors trouver le terrain qui permet la construction d'un relais fiable avec le peu de matériel restant au baudrier ! On touche à ce distinguo fondamental qui fait la différence entre l'alpiniste efficace et celui qui a (croit avoir) un bon niveau technique mais dont les qualités d'adaptations en environnement de "terrain d'aventure" sont, comme dit la maîtresse de mon fils de CE2, en cours d'acquisition. Au final, la somme des temps passés à la construction des relais et de la pose des points se chiffre en heure.
Korra aura le bonheur de faire la dernière longueur raide. Une base de conti et de technique, les remarques des répétiteurs qui enchaîneront "à vue" seront appréciées !



L5 / M7
 Encore une grande longueur et nous sommes sur l’arête terminale, le sommet est a porté de main. On peut apprécier la course.
L6


 Une nouvelle fois, la performance des anciens est énorme car sans Camalot, ni TotemCam, ni Nomic, ces gars ont quasiment pliés la voie à la journée!!!!!
Notre dernière satisfaction de la journée sera de mettre les pieds sous la table au refuge du Requin. L'accueil de Delphine et Guillaume fait chaud au cœur, merci à vous, ne changez rien.

Matos : 1 rack du 000 au 4 + 1 rack du 000 au 1 / 3 gros stoppers / corde de 60m
Timing pour info : benne à 8.10 / rimaye à 9.45 / pied du mur à 11.30 / Top vers 18h

Voie Tchèques, Face nord des Droites.

Ce versant de la face souffre d'un grave complexe d'infériorité, coincé entre les sévères Tournier/Davaille / Ginat /Colton d'un coté et de l'accueillant Davaille de l'autre, les voies de ce secteurs sont rarement parcourues. Pourtant la Tchèque et la Messner méritent largement le détour !



Photo (c) Fred Souchon, 10 jours plus tôt

Grimper dans ce secteur me renvoie une vingtaine d'années en arrière, à l'époque jeune alpiniste sans peur et avec encore pas trop de reproche, j'avais choisi de grimper le Lagarde en solo. Je viens juste de faire le Fil à Plomb dans le même mode, je maîtrise tout, je suis trop fort ! C'est curieux comme la solidité des ponts de neige évolue avec l'age. A 25 ans, pas de soucis pour traverser un glacier seul. Passer le pont de neige d'une rimaye, Pffffftt, c'est du fun. Les cordées qui redescendent car elles brassent trop, un détail. Inconscient mais serein, je remonte ce couloir sans difficulté. A un moment, il se sépare en deux....merde, évidemment j'ai pas de topo et je n'ai rien demandé à personne. Je me fie à mon bon sens, la montagne je connais, ben ouaih, j'en fait depuis...3ans et puis ne suis-je pas membre de l'équipe FFME d'alpinisme, la crème de ma génération ! Sûr de la justesse de mon choix, je pars dans la branche droite. Je vois bien un petit ressaut rocheux au-dessus de moi, mais qu'importe ça doit être facile. Effectivement, c'est pas trop dur mais bon pas si facile non plus. La cerise, c'est quand je me rétabli sur l’arête. Je me voyais à une porté de crampon des 4001 m et en fait non. Une sale arête délicate, pas le choix, je monte. Le vide de la face nord ne me détend pas vraiment ! A un moment, je suis au pied d'un passage raide. Je trouve un piton avec une cordelette. L'option qui se dessine est aussi simple que terrifiante. Il faut basculer coté raide en priant pour que le clou soit béton ! Je passe mes lames dans la cordelette, je me laisse pendre dans le vide et je rejoins une banquette de glace. OUF ! Joker n°1 cramé, mais  comme toujours en montagne, on ne connait pas son capital. Peu après, un ressaut de 4/5 m me domine, pas d'issue, va falloir forcer. Putain, c'est raide mais bon les prises sont corrects. J'avance lentement, vérifiant chaque prise, je tend le bras pour attraper la suivante quand la prise du bas casse. Un court instant en équilibre sur les pointes des "Black ice" et je me rue sur la prise du dessus. Joker n°2 carbonisé...Je sors en tremblant, et me rétabli en larme sur une arête de neige sans consistance. Pas de portable, pas de radio, personne autour de moi, que faire ? Je pleure encore, j'hurle "au secours, à l'aide, venez me cherchez". Absolument inutile et sans effet, mais moralement ça aide. Je suis vidé, hors de question de continuer. Je tasse la neige, m’assoit, m'enroule dans ma couverture de survie et patiente. En effet, devant rentrer le soir, mes parents vont s'inquiéter, appeler le PGHM, et demain on vient me chercher. Pas très éthique mais dans mon état, fichtrement convaincant. La nuit est longue car en 1/2 heure ma couverture de survie est déchirée et ma barre énergétique avalée, la flotte c'est simple : j'en ai pas !
Une longue nuit à claque des dents s'annonce, je suis gelé. A l'époque, je n'avais pas les moyens d'avoir une bonne grosse doudoune light dans le sac ! Quand le jour se lève, un bruit d'hélico me sors de ma torpeur, cool c'est fini, SAUF que... le sommet est pris dans le nuage. L'hélico tourne puis le bruit s'éloigne. Seul. Rien d'autre à faire que continuer, la nuit à resserrer le manteau neigeux, la sortie s'annonce mieux. Néanmoins (enfin) prudent, je m'autoassure dans un petit passage glacé. Le sommet est atteint dans le vent et les nuages. Quelques rappels et le glacier est atteint. Un peu halluciné par les dernières heures, je suis des traces, en fait des boules qui ont roulées dans la pente. Fin de la connerie. Enfin pas vraiment, 1 semaine plus tard, arrivant d'une voie de la face nord mais ce coup-ci encordé, je retrouve mes traces, les suis et....tombe dans une grosse crevasse. Merci Joker n°3. Depuis mon point de vue sur le solo et les soloistes à bien évoluer, d’icônes ils sont passés à inintéressant. Je préfère (pas en fait) vivre l'aventure humaine de Benoist/Graziani que parler à ma main pendant quelques heures.

Trouver des infos sur cette Tchèque route n'est pas simple, le net n'est pas très prolixe en la matière, une ascension du GMHM en 2011, un vague topo sur C2C décrivant sous le nom de "voie Slovène" la marche d'approche et c'est tout... Le point commun de ces 2 récits est de poser en bon crux le ressaut de glace médian, artif pour les premiers et but pour les suivants. Des potes y sont aller récemment, ici , si ce ressaut a été passé à la loyal , le second cirque s'est révélé ardu et les a conduit eux aussi à redescendre brecouille. Ça + ça = grosse motive pour aller voir. Néanmoins, nous choisissons une stratégie sage avec traçage jusqu'au pied et bivouac. La configuration de la voie permet d'attaquer à la nuit, nous visons d'arriver au pied du crux au lever du jour. Réveil à 01.30, c'est tôt mais les départs de bivouacs sont toujours laborieux...Pour faire rapide, Korra boit dans la gamelle en même temps qu'il enfile sa chaussure, zippant au passage du talon, la gamelle lui échappe et le litre d'eau se répand dans le duvet et plus précisément sur ses gants. J'éclate de rire jaune quand il les éponge comme une vieille serpillière...Mais cet homme est une machine que rien ne l’arrête, pas même des gants trempés avant une ascension en neige ! 2 minutes sous la flamme du réchaud et c'est partit ! J'enquille le début  et remonte doucement la goulotte de départ, la pente s'adoucie, 60 mètres plus raide en neige dure et nous voilà au pied du crux. Le jour se lève à peine. L'italian machine prend les commandes, l'exposition étant un sentiment inconnu chez lui, la longueur est enchaîné en un petit 1/4 d'heure, chapeau !!!!
Qui c'est qui va se prendre un spindrift ?
La section crux
 La suite déroule mais la neige gros sel associée au soleil de plomb nous freine un peu. Après 1/2h de cuisson, c'est avec plaisir (!), que nous repassons à l'ombre.


 Le grand cirque qui nous domine est franchement raide mais nous avons bien étudiés les photos des copains prises la semaine précédente et je sais exactement la ligne que je veux suivre. Même si entre temps, il a neigé et les fissures évidentes sont gavées d'une belle couche de neige.
Le grand cirque, L1


Ce ressaut se négociera en 3 longueurs de 30m, genre M5/6. La première avec un passage en coincement dans une fissure un peu large, la seconde dans un rocher pas dément dément.

Le grand cirque, L2
Le grand cirque L3
Nous ne trouvons aucun point en place si ce n'est 2 broches à glace matées dans une fissure en guise de relais.

 Je m'égare dans la troisième, traversant trop à gauche dans du rocher en décomposition. Korra passera finalement droit au dessus. Nous voilou sur l'arête pas loin du Tournier. 60m d’arête facile, petite trav pour aller chercher une jolie goulotte qui durera sur 2 longueurs, un coup encore de mixte et on arrive sur l'arête terminal.
La goulotte, partie 1

Sous l'arête
 Celle-ci est gavée de grosses corniches et la neige est totalement sans consistance, monter au sommet sent le chantier. Il est environ 16h, on a dû grimper environ 13 heures ça ira. On passe derrière une corniche en meringue pour aller chercher en rappel la variante Cordier du Lagarde. 2 rappels bien raides et on est dans la pente de neige. Back à la tente à 19h, cool on descendra tranquille de jour, j'adore.

Eiger 1938 ou la naissance du Dry-Tooling enfin révélée !

Après cet épisode trimestriel de météo Britannique du nord, la mi-Mars semble vouloir offrir un anticyclone des plus sérieux. Après avoir gâché la 1ère semaine, je suis remonté pour que la 2ème se déroule un peu mieux. Des potes sont aller faire un tour en Oberland où la face local semble être en condition. Mon Truiton est des plus motivés, on planifie un assaut pour le début de semaine. Malheureusement, le vent est contre nous, il est annoncé pour souffler de secteur nord à plus de 50km/h.

 La poisse...mais bon, ça devrait se calmer en fin de semaine...sauf que le mauvais doit aussi arriver en fin de semaine. On choisi l'option échauffement au cas ou ça voudrait bien jouer. Montée le dimanche soir chez Laurence aux Cosmiques. Notre objectif sera le "Super couloir" du Tacul. Par cette belle météo, les prétendants sont nombreux. Un départ tardif serait synonyme de bombardement et d’embouteillage. Le réveil sonne à 03h00, p'tit déj rapide, digestion sur les skis en glissant sous la pleine lune, la classe. On profite du regel pour monter à pied à l'attaque. On est les premiers, mais déjà les frontales trahissent l'approche rapide de 3 cordées ! Truiteul se colle L1, ses crabes font des étincelles dans la nuit, ça me fait marrer, lui ça le fait râler. La lueur du jour se lève pendant que je cruise L2, à contrario de la 1ére, celle-ci est gavée de neige. Le fameux passage du bouchon est un plaisir. Relais à 65m, puis je suis mon Vincent jusqu'à sous le dernier ressaut.





 Récupération des broches et longueur de 60m pour accéder aux pentes de neige.




 Je repars tranquillement, les conditions sont parfaites. 1 heure plus tard, à court de matos, je relaie 50 mètres sous la Crête de Coq.




 Mon guide de dans 6 mois prend les commandes et m’emmène à la croix du Tacul. Il est 10.30. Les conditions en face Nord sont bonnes, elles nous éviteront le tricotage avec les cordées montant dans Triangle.


Ça, c'est fait. La météo évolue en notre faveur. L'Eiger nous entrouvre sa porte.
Rares sont les faces alpines avec une histoire aussi chargée ! J'aime assez le qualificatifs donné par l'Alpine Club en taxant la face "d'obsession pour les détraqués de l'esprit de presque tous les pays", en fait ce qualificatif sierrait parfaitement à toute les montagnes du monde!!!

Flashback éclair :



En 1935, les Munichois Sedlmayer et Merhinger ouvrent le livre de ce qui est pour moi le plus gros mythe de l'alpinisme européen. Ne doutant de rien, ou presque, ils pensent à une ligne directe; vue du bas, la paroi semble être une succession de ressauts courts et relativement aisés. Les grimpeurs passent  plus d’une journée pour atteindre le premier névé, la paroi s’avérant bien plus difficile que prévu,  surtout bien plus englacée que prévu. Après avoir bivouaqué au somment du 3eme névé, ils attaquent directement, négligeant la rampe, du moins c’est ce  qui est supposé, les pitons retrouvés plusieurs années plus tard le laissant penser. 
Dès le 3eme névé plus de traces, plus d’activité, plus rien. Quinze jours après, un avion survolant la paroi repère un corps au somment du 3eme névé;  c’est celui de Sedlmaier ! De son compagnon, aucune trace. Ce bivouac du 3eme névé va prendre le tristement célèbre nom de "Bivouac de la Mort"

En 1936, le gouvernement du canton émet  une interdiction de gravir de courte durée. Considéré sous l'angle de la prévention du risque, L'Eiger des alpinistes, c'est un peu le Brévent des Bases Jumper. Pour mémoire, les sauts du Brévent ont été aussi interdit pour une courte durée il y a quelques étés. Ce parallèle de la gestion des "choses"  visibles par le grand public, le Brévent se voit de Cham' comme l'Eiger de la Kleine Scheiddeg", est consternante. Interdire pour rassurer la masse braillante et inculte... 

Retour en 1936, les bavarois Toni Kurtz et Andreas Hinterstoisser font équipe avec Willy Angeler et Eduard Rainer, deux Autrichiens. Ils vont trouver l’accès idéal à la face nord. Attaquant à droite, passant à proximité du "Trou du voleur", le sollenloch. Ce trou, situé dans le premier tiers inférieur, est  un regard d’exploitation ayant servi à l’évacuation des gravats lors du creusement du tunnel pour installer la voie ferrée. Hinterstoisser va par une géniale traversée à gauche trouver le chemin menant  au premier névé. Cette traversée portera définitivement son nom. Aujourd’hui une corde fixe est posée à demeure ; elle facilite grandement la traversée, et surtout offre une  possibilité de retraite si besoin :car il est quasi impossible de faire la traversée dans l’autre sens.
Les quatre grimpeurs sont confiants! Excellents rochassiers ils ne laissent aucun équipement derrière eux, sans doute auraient-il pu poser et laisser  une corde fixe au cas où. Hélas, ils n’en  feront rien. Comme leurs prédécesseurs, ils n’ont pas pris la mesure de la face, de sa nature : une course de glace, et dans les névés ils sont très lents, faute d’équipement. Au bivouac de la mort le temps se gâte;  une solution, une seule : redescendre. Il leurs faudra un jour et demi de rappels en rappels pour rejoindre la fameuse traversée. Sans corde en place elle se révèle infranchissable dans l’autre sens, la paroi est maintenant verglacée ! Ils sont coincés! Un employé du chemin de fer s’inquiète de leur sort. Par le trou des voleurs il communique avec eux. Ces derniers décident alors de descendre en rappel directement sous le 1er névé. Plus bas, les guides de Grindenwald ne sont pas du tout chauds pour organiser des secours, pourtant en fin de journée ils se mettent en route. En route pour essayer de sauver Toni Kurtz car les trois autres sont morts, victimes d’une chute de pierre. Le lendemain matin, contre toute attente Kurtz est toujours en vie; dans le mauvais temps, guidé et encouragé du trou des voleurs par les sauveteurs, il organise son auto-sauvetage. Les cordes ont été sectionnées par les chutes de pierres, il doit les rabouter pour continuer à descendre. Bientôt il est à portée des sauveteurs mais son mousqueton de rappel se coince dans le noeud de  rabout de la  corde ! Epuisé, à bout de forces, il n’a plus l’énergie pour faire sauter le noeud et meurt à quelques mètres seulement des sauveteurs impuissants. 
L’année suivante est plutôt tranquille  en début d’été du côté de la face. Il y a bien quelques timides tentatives mais pas de victimes. Puis, en août, Rebitsch, un Autrichien et Vörg,  un Allemand,  s’engagent dans la paroi. Après seulement quatre cent mètres d’escalade ils trouvent le cadavre de Hinterstoisser, le redescendent puis repartent. Clairvoyants,  ils équipent sa traversée d’une corde fixe, elle leur sauvera sans doute la vie. Au bivouac de la mort, après une difficile ascension des névés, ils buttent sur de grandes difficultés, et le mauvais temps s’installe. Une journée de rappels les amène à la traversée; une formalité grâce à la corde fixe. Ils sont les premiers à revenir vivants d’une tentative très poussée et désormais ils savent. Ils savent que c’est une course de glace mais vont le taire, surtout ne pas dévoiler le secret, la compétition est acharnée. Rebitsch lui, avant de partir subitement pour une expédition en Himalaya, a prévu de s’associer avec Heckmair et lui fait un compte rendu détaillé de sa tentative.
Heckmair est un grand alpiniste, très complet avec une solide liste de courses. Il égalerait le maestro Gervasutti. Chose rare, son club, le sponsorise pour l’Eiger : des pitons, des cordes, et surtout des crampons 12 pointes.

Pour les montagnards, la suite est bien connue. Deux Autrichiens, Kasparek et Harrer s’engagent dans la face. Le lendemain 21 juillet 1938  Heckmair et Vörg partent à leur tour. Ils rattrapent rapidement la cordée Autrichienne qui est très lente, faute d’avoir l’équipement adéquat. Grâce aux crampons Grivel équipés de pointes avant, alors que les Autrichiens n’en disposent que d’une seule paire classique et perdent un temps fou à tailler des marches…. qui profitent aux Allemands, la jonction est très vite  faite. Les deux cordées font cause commune, au grand dam de Heckmair, mais Vörg insiste et emporte la décision. Les deux Autrichiens vont servir de mulets, à eux les sacs, l’équipement et tout ce qu’il faut porter, et le dépitonnage ; aux Allemands la gloire d’ouvrir la voie.  Le soir, au bivouac de la mort, le mauvais temps arrive ! Le lendemain l’ensemble de la paroi est verglacée, Heckmair sur ses crampons Grivel se révèle tel qu’il est, un grand  alpiniste. Sur les pointes avant de ses crampons, il invente le mixte moderne.
Ces entrefaits historiques m'ammène à une conclusion implacable : Heckmair, c'est un peu le créateur du dry, non ? 
Sûr que gaulé comme ça, Anderl, il les aurait fait péter les D14 !

Papy DTS remonte "la Rampe" traverse à droite, sans Yaniro, il enchaîne sur une grande traversée horizontale à droite, qui elle aussi va devenir la mythique "Traversée des Dieux" menant à la fameuse "Araignée".  Les Allemands « courent » dans la paroi, alors que pour la seconde cordée tout va mal. Les Allemands lui envoient une corde après qu’une avalanche ait balayé la face, emmenant tous les points d’assurances. La journée s’étire alors qu’ils sont dans les fissures de sortie; un troisième bivouac s’impose. Le lendemain le temps est exécrable, les rochers sommitaux sont  plâtrés de neige fraîche et c’est une lutte pour la vie qui s’engage pour les quatre hommes. Le 24 juillet ils atteignent le sommet à 15.30 et filent directement dans la vallée.
Bref, quand tu sais tous ça, tu fais pas vraiment le malin au guichet de la gare de Grindelwald. Un coup de turbo-train te pose à la petite Scheidegg, débarquement au milieu des milliards de skieurs pour qui "Voie de 38" ne doit pas évoquer grand chose. Une petite marche pour rejoindre la station de "Eigerglacier", la difficulté consistant à trouver un emplacement pour poser la tente dans un endroit qui ne gênera pas les glisseurs. Le toit plat d'un petit château d'eau sera parfait ! Diner copieux et coucher rapide, la journée du lendemain sera longue. En bon feignant, on a choisi l'option light soit un sac pour 2 avec dedans 2 litres, 2 barres, 2 doudounes et 2 paires de gants. Réveil à minuit, le dernier repas à peine digéré, le p'tit déj à du mal à trouver sa place. Approche rapide dans une énorme trace qui se poursuivra dans la face. Dés  les premiers ressauts,  le rocher se déclare réfractaire au dry....ça va bien se passer pour moi !  Le cheminement est hallucinant : monté, traversé, descente, marche, grimpe, neige, glace et rocher, tout y passe. Jusqu'au pied de la RougeFlue, ça roule. Un petit coup de cul dans la "fissure difficile" me fait monter en pression mais dans le caillou plus de 75 ans de passage ont laissé quelques pitons... Grace aux cordes fixes, la traversée Hintertruc est avalé en 2 minutes mais si un jour elles venaient à disparaître, la donne changerait de façon exponentielle!
Chapeau trés bas M. Hinter. La suite déroule même si on reste bien appliqué à poser correctement les pieds. Un petit emmelage de nouille avec une autre cordée, une lentille qui saute et une panne de frontale occupe bien le futur marié. Un ressaut en neige dur un peu plus raide nous amène à la traversée interminable du 3ème névé. Le jour s'installe au bivouac de la Mort. Pas surexcité par tout ce qui s'est passe là, je taille ma route sans profiter de la vire aménagée par les bivouaqueurs. Dans la rampe, ça bouchonne sérieux mais tout se passe bien. Cette partie est plutot séche, ce passage se révèle étre la partie la plus cool de la voie. Dés la sortie une longueur mixte laisse apercevoir la Traversée des Dieux, celle-ci est défendu par une fissure bonne pourrie, le relais à son pied est tellement nase que je préfère augmenter le tirage plutot que de voir mon assureur pendu sur les daubes qui constituent le relais ! Je me colle derriére le second de la cordée de devant histoire de tirer sur des prises testées ! Relais sur un bloc, et je recolle le second pour cette traversée d'une centaine de mètres. Relais sur broches à l'abri car l'araignée et ses passages en goulottes générent un réservoire de projectiles sans fin. Tête baissée, je remonte au plus cette partie exposée. Une goulotte un peu raide et là, une magnifique erreur collective des cordées de tête nous fait gagner 3 places dans le tiercé de la journée. Désormais serein, les cheminées de sortie paraissent accueillantes. 3 longueurs de rocher et nous voilà au soleil ! Encore 100 m de pente grise puis la mauvaise surprise ce sont les 30m d’éboulis verticaux pour rejoindre l'épaule final. L’arête finale est bien fine et la vue sur le pied de la face n'est pas franchement rassurante. Finalement, la trace est vraiment bonne et ce dernier passage déroule vite. Petite pause au sommet vers 16 heures. Le milieu d'aprém est idéal pour emprunter la pente de neige de descente surtout avec des crampons sans anti-bottes !!! On se replie sur la voie normale quasiment sèche. Vers 19h, on arrive à la tente, je me rue sur les rillettes. C'est bon ça !!!! Dodo vite fait car demain c'est du sérieux, je dois être aux Gaillands à 14h pour faire grimper mon gamin !