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Voie Tchèques, Face nord des Droites.

Ce versant de la face souffre d'un grave complexe d'infériorité, coincé entre les sévères Tournier/Davaille / Ginat /Colton d'un coté et de l'accueillant Davaille de l'autre, les voies de ce secteurs sont rarement parcourues. Pourtant la Tchèque et la Messner méritent largement le détour !



Photo (c) Fred Souchon, 10 jours plus tôt

Grimper dans ce secteur me renvoie une vingtaine d'années en arrière, à l'époque jeune alpiniste sans peur et avec encore pas trop de reproche, j'avais choisi de grimper le Lagarde en solo. Je viens juste de faire le Fil à Plomb dans le même mode, je maîtrise tout, je suis trop fort ! C'est curieux comme la solidité des ponts de neige évolue avec l'age. A 25 ans, pas de soucis pour traverser un glacier seul. Passer le pont de neige d'une rimaye, Pffffftt, c'est du fun. Les cordées qui redescendent car elles brassent trop, un détail. Inconscient mais serein, je remonte ce couloir sans difficulté. A un moment, il se sépare en deux....merde, évidemment j'ai pas de topo et je n'ai rien demandé à personne. Je me fie à mon bon sens, la montagne je connais, ben ouaih, j'en fait depuis...3ans et puis ne suis-je pas membre de l'équipe FFME d'alpinisme, la crème de ma génération ! Sûr de la justesse de mon choix, je pars dans la branche droite. Je vois bien un petit ressaut rocheux au-dessus de moi, mais qu'importe ça doit être facile. Effectivement, c'est pas trop dur mais bon pas si facile non plus. La cerise, c'est quand je me rétabli sur l’arête. Je me voyais à une porté de crampon des 4001 m et en fait non. Une sale arête délicate, pas le choix, je monte. Le vide de la face nord ne me détend pas vraiment ! A un moment, je suis au pied d'un passage raide. Je trouve un piton avec une cordelette. L'option qui se dessine est aussi simple que terrifiante. Il faut basculer coté raide en priant pour que le clou soit béton ! Je passe mes lames dans la cordelette, je me laisse pendre dans le vide et je rejoins une banquette de glace. OUF ! Joker n°1 cramé, mais  comme toujours en montagne, on ne connait pas son capital. Peu après, un ressaut de 4/5 m me domine, pas d'issue, va falloir forcer. Putain, c'est raide mais bon les prises sont corrects. J'avance lentement, vérifiant chaque prise, je tend le bras pour attraper la suivante quand la prise du bas casse. Un court instant en équilibre sur les pointes des "Black ice" et je me rue sur la prise du dessus. Joker n°2 carbonisé...Je sors en tremblant, et me rétabli en larme sur une arête de neige sans consistance. Pas de portable, pas de radio, personne autour de moi, que faire ? Je pleure encore, j'hurle "au secours, à l'aide, venez me cherchez". Absolument inutile et sans effet, mais moralement ça aide. Je suis vidé, hors de question de continuer. Je tasse la neige, m’assoit, m'enroule dans ma couverture de survie et patiente. En effet, devant rentrer le soir, mes parents vont s'inquiéter, appeler le PGHM, et demain on vient me chercher. Pas très éthique mais dans mon état, fichtrement convaincant. La nuit est longue car en 1/2 heure ma couverture de survie est déchirée et ma barre énergétique avalée, la flotte c'est simple : j'en ai pas !
Une longue nuit à claque des dents s'annonce, je suis gelé. A l'époque, je n'avais pas les moyens d'avoir une bonne grosse doudoune light dans le sac ! Quand le jour se lève, un bruit d'hélico me sors de ma torpeur, cool c'est fini, SAUF que... le sommet est pris dans le nuage. L'hélico tourne puis le bruit s'éloigne. Seul. Rien d'autre à faire que continuer, la nuit à resserrer le manteau neigeux, la sortie s'annonce mieux. Néanmoins (enfin) prudent, je m'autoassure dans un petit passage glacé. Le sommet est atteint dans le vent et les nuages. Quelques rappels et le glacier est atteint. Un peu halluciné par les dernières heures, je suis des traces, en fait des boules qui ont roulées dans la pente. Fin de la connerie. Enfin pas vraiment, 1 semaine plus tard, arrivant d'une voie de la face nord mais ce coup-ci encordé, je retrouve mes traces, les suis et....tombe dans une grosse crevasse. Merci Joker n°3. Depuis mon point de vue sur le solo et les soloistes à bien évoluer, d’icônes ils sont passés à inintéressant. Je préfère (pas en fait) vivre l'aventure humaine de Benoist/Graziani que parler à ma main pendant quelques heures.

Trouver des infos sur cette Tchèque route n'est pas simple, le net n'est pas très prolixe en la matière, une ascension du GMHM en 2011, un vague topo sur C2C décrivant sous le nom de "voie Slovène" la marche d'approche et c'est tout... Le point commun de ces 2 récits est de poser en bon crux le ressaut de glace médian, artif pour les premiers et but pour les suivants. Des potes y sont aller récemment, ici , si ce ressaut a été passé à la loyal , le second cirque s'est révélé ardu et les a conduit eux aussi à redescendre brecouille. Ça + ça = grosse motive pour aller voir. Néanmoins, nous choisissons une stratégie sage avec traçage jusqu'au pied et bivouac. La configuration de la voie permet d'attaquer à la nuit, nous visons d'arriver au pied du crux au lever du jour. Réveil à 01.30, c'est tôt mais les départs de bivouacs sont toujours laborieux...Pour faire rapide, Korra boit dans la gamelle en même temps qu'il enfile sa chaussure, zippant au passage du talon, la gamelle lui échappe et le litre d'eau se répand dans le duvet et plus précisément sur ses gants. J'éclate de rire jaune quand il les éponge comme une vieille serpillière...Mais cet homme est une machine que rien ne l’arrête, pas même des gants trempés avant une ascension en neige ! 2 minutes sous la flamme du réchaud et c'est partit ! J'enquille le début  et remonte doucement la goulotte de départ, la pente s'adoucie, 60 mètres plus raide en neige dure et nous voilà au pied du crux. Le jour se lève à peine. L'italian machine prend les commandes, l'exposition étant un sentiment inconnu chez lui, la longueur est enchaîné en un petit 1/4 d'heure, chapeau !!!!
Qui c'est qui va se prendre un spindrift ?
La section crux
 La suite déroule mais la neige gros sel associée au soleil de plomb nous freine un peu. Après 1/2h de cuisson, c'est avec plaisir (!), que nous repassons à l'ombre.


 Le grand cirque qui nous domine est franchement raide mais nous avons bien étudiés les photos des copains prises la semaine précédente et je sais exactement la ligne que je veux suivre. Même si entre temps, il a neigé et les fissures évidentes sont gavées d'une belle couche de neige.
Le grand cirque, L1


Ce ressaut se négociera en 3 longueurs de 30m, genre M5/6. La première avec un passage en coincement dans une fissure un peu large, la seconde dans un rocher pas dément dément.

Le grand cirque, L2
Le grand cirque L3
Nous ne trouvons aucun point en place si ce n'est 2 broches à glace matées dans une fissure en guise de relais.

 Je m'égare dans la troisième, traversant trop à gauche dans du rocher en décomposition. Korra passera finalement droit au dessus. Nous voilou sur l'arête pas loin du Tournier. 60m d’arête facile, petite trav pour aller chercher une jolie goulotte qui durera sur 2 longueurs, un coup encore de mixte et on arrive sur l'arête terminal.
La goulotte, partie 1

Sous l'arête
 Celle-ci est gavée de grosses corniches et la neige est totalement sans consistance, monter au sommet sent le chantier. Il est environ 16h, on a dû grimper environ 13 heures ça ira. On passe derrière une corniche en meringue pour aller chercher en rappel la variante Cordier du Lagarde. 2 rappels bien raides et on est dans la pente de neige. Back à la tente à 19h, cool on descendra tranquille de jour, j'adore.

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